Les 20 ans qui ont changé la CGT, par Leïla de Comarmond

analyse d’un livre sur notre confédération
vendredi 7 juin 2013
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Les 20 ans qui ont changé la CGT, par Leïla de Comarmond

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Je ne connais pas l’écho qu’a eu ce livre en France, sorti en février 2013, car je n’en vois pas trace dans les sites et les éditions de la CGT. Le livre m’a d’ailleurs été signalé par le Canard et Mediapart, plutôt que par Ensemble ou Perspectives . Il y a parfois une forme de paranoïa syndicale quand les informations viennent des « granmédia », est-elle justifiée ici ? L’auteur est certes journaliste aux Echos, ce qui ne garantit pas le progressisme de son point de vue, mais il faut se rappeler que les Echos s’adressent aux décideurs économiques , qui ont besoin d’informations fiables : le traitement est sans nul doute plus rigoureux aux Echos qu’à Libération ou au Nouvel Obs… pas forcément pro-CGT, mais on peut espérer un travail journalistique sérieux. Je me suis donc lancé dans ce livre avec intérêt ( pas d’ouvrage consacré à la CGT depuis des lustres, nous n’allions pas faire la fine bouche !) et réserve. Qu’y apprenons-nous ?

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L’auteur commence par rappeler un élément essentiel : en 20 ans, la CGT a coupé le cordon avec le PCF. Les liens entre syndicats et partis politiques, quoi qu’on en dise, posent problème dans tous les pays, ce n’est pas qu’une spécificité française. Le PC envisageait jadis le syndicat comme le bras armé du parti quand la CFDT, sur le modèle des Trade Unions, voit au contraire le parti politique comme émanation du syndicat. L’évolution de la CGT, sur 20 ans, montre pourtant, en opposition avec ces conceptions hiérarchiques du lien syndicat-parti, une prise de distance avec les partis politiques, symbolisée selon l’auteur par ce fait : le secrétaire général de la CGT ne siège plus forcément dans les instances dirigeantes du PCF. Elle pourrait dire aussi que, dans leurs pratiques quotidiennes, les militants CGT ( et en particulier les plus jeunes) se montrent de plus en plus indépendants vis-à-vis des partis. Ce qui ne veut pas dire que les militants CGT se désintéressent du politique…nous le verrons.

Autre grande tendance sur les 20 ans ( sous le secrétariat général de Louis Vianney, puis de Bernard Thibault) selon l’auteur : la CGT signe de plus en plus d’accords. « Désormais, le stylo n’est plus tabou. » J’avoue ma méfiance face à ces expressions : « tabou », « faire bouger les lignes »…où souvent on fait passer pour de l’audace ce qui n’est que soumission à l’ordre : on n’est peut-être pas obligé de vouloir « faire sauter le verrou » de la protection sociale, ou de « briser le tabou » des privilèges de la Fonction publique , par exemple…D’après Leïla de Comarmond, le pourcentage d’accords signés par la CGT a nettement augmenté, et davantage dans les entreprises que dans les branches. Un article d’Eric Dupin, dans le Monde diplomatique de 2010, donnait des chiffres moins élevés. Si la CGT signe plus qu’avant, elle continue à signer moins que FO et la CFDT, en particulier dans les branches ( 2 fois moins que les 2 centrales précitées). Notons, avec l’auteur, que les nouvelles lois sur la représentativité vont bouleverser la donne. Par exemple, un syndicat CGT ne pourra plus , par posture, s’abstenir de signer un texte tout en sachant qu’il sera approuvé : par sa représentativité, il aura un poids prépondérant dans l’accord, et ne pourra se défiler. Notons aussi que dans la culture CGT, contrairement à la position cédétiste, le « dialogue social » n’est pas placé au-dessus du pouvoir législateur. Quand certains à la CFDT ( voire leur conception du lien syndicat- parti) veulent cogérer, et dans ce cas le pouvoir politique ne fait qu’enregistrer l’accord intervenu entre « partenaires sociaux », la CGT compte en dernier lieu sur la loi, et donc sur le politique, pour trancher. C’est exactement ce qui s’est passé avec l’ANI.

L’entrée de la CGT dans « l’Europe syndicale », c’est-à-dire la CES. La CGT a rejoint la Confédération Européenne des Syndicats en 1 999. Cela ne s’est pas fait sans remous…en interne, d’abord. La CGT appartenait historiquement à la FSM ( Fédération Syndicale Mondiale, rattachée au bloc communiste pendant la Guerre froide). L’ancêtre de la CES s’était au contraire construite contre le communisme, c’est dire si la CES faisait figure d’épouvantail libéral pour nombre de militants cégétistes. Reste que l’évolution du FSM s’est traduit par un isolement idéologique, une perte de sens, alors que la CES s’imposait comme un lieu essentiel de lutte dans le cadre de la mondialisation. L’auteur explique aussi les oppositions d’autres syndicats français à l’entrée de la CGT dans la CES, notamment la CFDT à l’ère NOTAT, pour des raisons de vieilles querelles historiques, mais aussi pour des raisons tactiques ( concurrence de la CGT avec les autres syndicats français de la CES). Cette adhésion est rentrée dans les mœurs, et lorsqu’en 2006 est créée la CSI (Confédération Syndicale Internationale), avec la participation de la CGT aux côtés de FO, de la CFDT et de la CFTC, il n’y a pas de débat comparable aux affrontements sur l’entrée de la CES. Une CES qui a d’ailleurs radicalisé significativement son discours, bien entendu depuis la crise de 2008, et qui a quitté sa posture de complaisance et d’accompagnement vis à vis de la politique néo-libérale menée par l’Union Européenne. Cela n’empêche pas des désaccords entre la CGT et sa confédération européenne : l’exemple du TCE en 2005 en est la meilleure illustration. Il est intéressant de s’arrêter sur cet épisode, qualifié de « psychodrame » par l’auteur, car il montre implicitement les conceptions de la journaliste quant à la démocratie syndicale. Pour commencer, la CES se positionne pour la ratification du TCE , comprenons : les représentants des syndicats européens qui siègent à la CES sont pour. Dans la majorité des pays, le peuple ne sera pas consulté, la plupart des chefs syndicaux n’ont pas pris le temps de sonder leur base, la décision est donc vite emportée. Efficace ! Mauvaise élève, la CGT, avec quelques autres, s’abstient. Bernard Thibault justifie la position de son syndicat par « la nécessaire phase d’information des adhérents CGT » avant de prendre position précisément. Nous connaissons la suite : Thibault, défavorable à une consigne de vote ( dans la logique de couper le cordon avec les partis politiques ) est dépassé par sa base, après un débat politique de très grande ampleur ( qui voit d’ailleurs l’opinion publique basculer en faveur du non), et sa position est mise en minorité par les instances de la CGT. La CGT se prononce contre la ratification du TCE, en phase avec la grande majorité de ses adhérents, et elle participera à convaincre les Français de voter NON. L’auteur parle à la fois de réussite évidente mais de dysfonctionnement, de querelles dramatiques au sein de l’exécutif CGT. N’est-ce pas un signe du bon état démocratique de notre organisation syndicale, et des progrès dans la représentation, plutôt ? Les adhérents, bien informés, investis, mobilisés, ont pris une décision que leurs dirigeants ont dû appliquer, même de mauvais gré…voilà qui semble positif. Sauf à croire que la démocratie se fait sans friction, sans débat…et dans ce cas il n’y a rien de plus démocratique qu’un chef qui dicte ses décisions à des adhérents-godillots ! On a l’impression que pour Leïla de Comarmond, Thibault est un général qui ne sait pas tenir ses troupes…et ça la fiche mal. La démocratie serait donc la disparition des contradictions ? Au moins la CGT a-t-elle tenu, malgré quelques grincements, une position cohérente une fois la décision prise. Ce n’est pas le cas de la CFDT quant à la règle d’or budgétaire : la CES se prononce contre l’imposition de cette règle d’or aux gouvernements, CGT et CFDT étant toutes les 2 contre lors du vote à Bruxelles. Pourtant, une fois rentré à Paris, François Chérèque se déclare pour, alors qu’il n’a pas obtenu de son bureau confédéral le mandat pour se positionner ainsi. Ce positionnement personnel, bien dans l’air du temps, fera beaucoup moins recette médiatiquement que celui de Thibault en 2005. Ironie de l’Histoire : la CFDT, qui reprochait d’avance à la CGT de défendre en France des positions opposées à celles qu’elle votait à la CES, finit par se retrouver dans cette position. La CES a glissé idéologiquement…à l’avantage de la CGT.

Du mythe de la CGT hégémonique au syndicalisme rassemblé. L’auteur rappelle la fonte des effectifs de la CGT entre l’après-guerre et les années 80, décennie où la chute fait croire à certains ( FO en tête) que l’organisation va disparaître. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la CGT va chercher à desserrer les liens avec le PCF, lui aussi en perte de vitesse. La CGT est menacée par la désindustrialisation : perte des bases ouvrières, déséquilibre interne entre syndiqués du tertiaire et du secteur industriel …le nombre de syndiqués de la Fonction Publique dépasse à un moment le nombre de syndiqués issus du Privé. La journaliste explique que longtemps la Centrale a eu des prétentions hégémoniques, et que parfois encore, après des échecs lors de mouvements sociaux, les tentations de repli sur soi renaissent ; mais elle convoque plusieurs témoignages internes à la CGT et externes ( d’autres syndicats) qui montrent tous que le dialogue est devenu beaucoup plus facile entre organisations. Le « syndicalisme rassemblé » est passé par là, il est porté et par les dirigeants et par les militants de la base, ce qui n’empêche pas une définition assez vague du concept et des interrogations sur ses limites quand la victoire n’est pas au rendez-vous ( réforme sur les retraites par exemple). Nécessaire à une CGT qui n’est plus assez forte toute seule, nécessaire pour réussir les mouvements sociaux ( à l’exemple du CPE en 2006), le syndicalisme rassemblé est efficace, mais à quelles conditions ? La CGT a semble-t-il renoncé à créer un pôle syndical plus radical ( laissant dans ce cas la CFDT réunir un pôle plus « réformiste »), et tente de coaliser au maximum toutes les grandes organisations syndicales. C’est peut-être pour cela que le rapprochement avec Sud et la FSU, en vue d’une unification, est actuellement en pause. Là encore la réforme sur la représentativité modifie les stratégies des syndicats. Ainsi la FSU, qui a renoncé à l’espoir de devenir une confédération ( mais reste une très puissante fédération du secteur public, en particulier dans l’Education ), a pris contact avec la CGT depuis 2009. La CGT y répond de manière irrégulière et précautionneuse ( peur d’inverser le rapport Public/Privé au sein de la confédération ?), ainsi le 50e congrès a été très discret sur la question. La CGT n’est plus hégémonique, mais elle essaye à la fois de se renforcer et d’impulser un front syndical rassemblé sans heurter ses partenaires…un travail d’équilibriste ! La longue quête de la représentativité : l’auteur parle d’un « Graal » pour la CGT. Il faut dire que les anciennes dispositions posaient de nombreux problèmes en cas de textes signés par des organisations jugées non-représentatives. L’arrêté de 1966, encore en vigueur au moment de la signature de l’ANI, accordaient effectivement à 5 confédérations ( CGT, FO, CFDT, CGC et CFTC) une « présomption irréfragable de représentativité ». Avantage pour la CGT : pouvoir notamment désigner des délégués syndicaux pour négocier dans des entreprises ( de plus de 50 salariés) même quand elle n’y est pas présente. Inconvénient : un accord est jugé recevable dès lors qu’une seule organisation « représentative » a signé ! La CGT entame donc une réflexion sur de nouveaux critères de représentativité dans les années 90, critères devant s’appuyer sur l’audience réelle des syndicats auprès des salariés. La CFDT apporte son appui à partir de 2000, et les 2 organisations trouvent un compromis en 2007 ( la CGT renonce par exemple à s’appuyer sur les élections prudhommales, plus favorables à la CGT que les élections professionnelles), qui se concrétise par la nouvelle loi sur la représentativité de 2008, dont l’application commence en 2013. Ainsi, pour annuler l’ANI, la CGT et FO devaient au moins réunir 50 % des votes des salariés…après calculs, le ministère n’a comptabilisé qu’un peu plus de 49 %...et le texte a été proposé au Parlement. L’auteur signale des oppositions au sein de la CGT à cette loi, car certains refuseraient de tenir compte de l’avis des travailleurs et se comporteraient comme une minorité éclairée ! J’ai des doutes sur la « représentativité » de ce comportement, en revanche le second argument est d’une autre portée : avec la nouvelle loi, il sera encore plus dur de s’implanter dans les entreprises, alors que la pression sur les salariés est très forte. Cette loi ne commence qu’à faire sentir ses effets, nul doute qu’elle ne transforme considérablement le paysage syndical. Dans tous les cas elle rend nécessaire un véritable travail intersyndical…et de bons résultats aux élections professionnelles ! La CGT à la reconquête des salariés. En 35 ans, l’auteur remarque que la CGT a divisé par 3 son résultat aux élections professionnelles, en particulier au profit des élus non syndiqués . Or la nouvelle loi sur la représentativité rend l’implantation de la CGT dans un maximum d’entreprises indispensable. Car si on vote sur l’image générale de la CGT, on vote encore plus CGT quand il existe des militants parmi ses collègues. D’où la volonté d’un effort de tous pour la « syndicalisation ». Le refrain de la syndicalisation n’est pas nouveau, il est entonné depuis des décennies, mais Leïla de Comarmond explique qu’à une époque la syndicalisation était bien plus une posture qu’un réel objectif, et que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Selon elle, notre confédération s’est longtemps abusée sur son image ouvriériste, considérant qu’elle était l’organisation des ouvriers du Privé, avant de regarder les choses en face, notamment par le recours aux sondages ( concernant par exemple l’avis des salariés sur la CGT) ou en interne par une « opération-vérité » sur les effectifs ( informatisation de la gestion des syndicats). La confédération s’est alors aperçue qu’elle syndiquait de plus en plus d’employés, et de plus en plus dans le Public. Et pour parler de syndicalisation autrement qu’au niveau des imprécations, l’auteur descend enfin à celui des syndiqués de base, pour montrer la richesse des initiatives locales. Nous sommes à la page 239, il était temps ! Et nous découvrons ( enfin, sans doute plutôt le lecteur non-cégétiste que le militant au fait des choses) avec stupéfaction que la CGT n’est pas qu’une structure pyramidale descendante, mais que certains mouvements naissent d’une section locale, parfois d’un seul militant, pour être repris ensuite à une autre échelle, à mesure que les expériences sont analysées, échangées…Ainsi l’auteur parle d’un exemple concret de campagne de syndicalisation en Bretagne auprès des très petites entreprises, du succès d’un syndicat de site à Narbonne ou de la syndicalisation des aides à domiciles en Rhône-Alpes. Les militants doivent contourner de nouvelles difficultés pour syndiquer ( sous-traitance, travail partiel, travailleurs isolés…), certains trouvent des solutions inédites, à la CGT de leur trouver ensuite une place dans son organisation actuelle…ou dans une réorganisation. La journaliste voit pourtant un échec de la CGT : l’effort entrevu en direction des « jeunes », en particulier les étudiants salariés , au moment du mouvement contre le CPE, n’a pas été suivi d’effets.

Quand la CGT se repolitise. Pendant des années, la CGT a cherché à prendre son indépendance vis-à-vis des partis politiques, au premier rang desquels le PCF. Cela n’a pas empêché notre confédération de mener des combats politiques, ou d’intervenir dans le champ politique quand elle était impliquée. L’auteur rappelle la lutte ancienne de la CGT contre les valeurs véhiculées par l’extrême droite, ce qui donne en interne le plus faible taux de sympathisants FN dans un syndicat français, et sur le plan politique des campagnes officielles , ou bien encore l’appel à voter contre Jean-Marie Le Pen en 2002. Impulsée par des militants de base, la CGT s’est aussi engagée dans la lutte pour la régularisation des travailleurs sans papiers ( obtenant des droits pour les sans papiers non en tant qu’immigrés, mais comme travailleurs, c’est-à-dire par le biais du travail), ainsi que dans le refus de toutes les discriminations : c’est l’exemple de François Clerc, qui, entouré d’autres militants CGT, mène une bataille juridique pour la reconstruction de carrière de salariés discriminés en raison de leur sexe, ou de leur appartenance à un syndicat. Cela demande l’élaboration de gros dossiers( comme pour les travailleurs sans papiers) pour une défense « individuelle », mais qui fait jurisprudence par la suite. Toute la difficulté, pour une grosse « machine « comme la CGT, étant de faire une place , d’organiser et d’essaimer ces initiatives au départ locales. La CGT n’a pas une ligne stratégique monolithique : elle se prononce sur le 2e tour des élections présidentielles en 2002, ne se prononce pas en 2007, puis s’oppose nettement à la réélection de Sarkozy en 2012. Mais quand Bernard Thibault s’attaque à la politique sociale de Sarkozy lors du meeting de Bercy, il le fait après un quinquennat de casse sociale et de résistance syndicale, et avec un soutien massif des syndiqués : les choix stratégiques de la Direction tentent, il me semble, de répondre de plus en plus démocratiquement aux aspirations de la base. Avec parfois quelques ratés, comme la succession de Thibault le démontre… Une mue idéologique inachevée : l’auteur indique que la CGT se « démarxise », en abandonnant dans ses écrits certains termes rappelant la lutte des classes. L’emploi de l’adjectif « inachevée » laisse penser que pour Leïla de Comarmond, il faudrait aller plus loin dans la « modernisation » et remiser sans doute les apports de Marx au grenier. Un peu anachronique quand on voit le regain des idées progressistes dans les slogans, les manifs ou les écrits…avec un arrière goût marxiste authentique ( voir le succès de l’autocollant « Je lutte des classes »). Là où la journaliste a raison, c’est que la CGT est traversée de tensions, et que si mue idéologique il y a , alors elle se fait nécessairement par à coups. Une faiblesse pointée par l’auteur , qui me semble pertinente : la CGT ne mènerait plus beaucoup de recherches sociales, elle manquerait d’un espace pour discuter avec les intellectuels ( et articuler ainsi les luttes quotidiennes avec une réflexion plus générale). La CGT semble s’être inspirée des travaux du sociologue Robert Castel pour bâtir ses revendications autour de la « Sécurité sociale professionnelle », mais ce sociologue ( mort il y a quelques semaines) reconnaissait lui-même ne pas mener un travail continu avec la confédération. Effacée en interne par « le nouveau statut du travailleur salarié », la Sécurité sociale professionnelle est concurrencée en externe par la CFDT et sa « sécurisation des parcours professionnels », elle manque donc de visibilité et d’une assise théorique claire chez les militants. Or devant les nouvelles formes que prend le travail, il est de la responsabilité de la confédération d’assurer un va et vient entre les travaux récents des chercheurs et le syndiqué de base. C’est également l’enjeu de la presse CGT, et l’auteur explique là aussi la concurrence interne entre le Peuple, la NVO et désormais Ensemble. La NVO aujourd’hui menacée de faillite, il est temps de définir de quelle presse syndicale ont besoin les syndiqués CGT.

Une maison confédérale dans tous ses états. Cette expression renvoie au passage de témoin entre Bernard Thibault et son successeur, qui a donné lieu à des mois bien difficiles à Montreuil. Mais elle illustre aussi, comme nous l’avons vu , certains cas de concurrence et d’affrontements internes : la presse CGT donc , mais aussi « l’affaire Cogitiel – Cogétise », qui a vu 2 logiciels de gestion des syndiqués se développer parallèlement, avant que la Direction ne préfère le programme « Cogétise », en raison pour l’auteur de copinages. Leïla de Comarmond s’attarde bien entendu sur la succession de Thibault : nous en retiendrons qu’entre la tradition ( qui était que l’ancien secrétaire général préparait l’accession du candidat de son choix) et des velléités tardives d’impliquer les organisations CGT dans le choix du successeur, le déroulement a été chaotique, montrant une évolution vers théoriquement plus de démocratie, mais des pratiques encore claniques. Là encore des équilibres difficiles à trouver ( choix d’un secrétaire issu du privé ou du public ? actif ou retraité ? femme ou homme ? ) ont compliqué la tâche.

Conclusion : un livre à côté de son sujet ? Leïla de Comarmond a choisi de titrer son livre « Les 20 ans qui ont changé la CGT », or le plus gros reproche qu’on peut lui faire est qu’elle ne fait pas l’histoire de la Confédération, mais plutôt celle de la Direction confédérale. En Histoire justement , on dirait qu’elle donne dans « l’histoire –bataille », où l’anecdote du maître va illustrer et colorer un récit haut en couleur, façon « vase de Soissons », ou Saint-Louis sous son chêne. Des héros, des complots, des victoires spectaculaires et des revers douloureux…L’auteur a le goût des journalistes actuels pour le « story-telling », commençant généralement ses chapitres par un épisode anecdotique propre à capter l’attention du lecteur. Et quand elle parle de la négociation sur les 35 heures , voilà ce que ça donne : « L’ambiance est détendue. Yves Barou a fait servir un excellent sauternes […].L’étiquette est masquée mais Maryse Dumas reconnaît tout de suite le vin. Si elle n’en dit mot, son regard amusé la trahit. C’est celui de son père. […] C’est Alain Obadia, ancien dirigeant de la CGT alors au cabinet de Martine Aubry, qui a vendu la mèche à Yves Barou. » On frôle le Stéphane Bern. Et ce n’est pas un hasard si les informations reprises du livre dans la presse (par exemple diffusées via internet) fleuraient bon aussi la petite histoire ou les mondanités : anecdote des repas entre Louis Viannet et Jean Gandois, correspondance entre Bernard Thibault et une religieuse…les « bonnes feuilles » démultiplient le goût des journalistes pour ce story-telling, même quand il s’agit de syndicalisme. Souvent ce qui est exprimé en dit davantage sur la personne qui énonce que sur le sujet qui est censé être objectivement traité : ce livre est donc aussi un livre-miroir sur le journalisme contemporain, ses réflexes et ses obsessions. Car on y trouve un formidable point aveugle : les militants et syndiqués CGT. Au XIXe siècle, Michelet faisait du Peuple le héros principal de la Révolution de 1789 ; ici, où est le peuple de la CGT ? Presque nulle part, sauf à quelques exceptions près ; il faut dire qu’enquêter sur ceux qui font la CGT, et pas seulement ses dirigeants, nécessiterait un travail de recherche de longue haleine. Mais c’est là aussi une limite du journalisme actuel : faute de temps et d’argent, on va au plus vite, aux services officiels de communication…et donc aux chefs. L’auteur parle d’ailleurs explicitement de « généraux » à la tête de leur armée en évoquant Chérèque et Thibault. Et quand les décisions mettent du temps à être prises, on sent que pour l’auteur, les « généraux » tiennent mal leurs troupes, comme si l’idéal démocratique était représenté par une conférence de rédaction, où un « vrai patron » ( le rédacteur en chef ? l’actionnaire principal ?) tranche et fixe la ligne à suivre. Du goût oligarchique des journalistes pour une démocratie efficace, sans accroc ni « couacs », parce que sans réelle discussion ni résistance… Une histoire « populaire » de la CGT reste donc à faire.


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