La tapa sociale de l’après-crise n°3 : une marée verte contre la loi WERT

mercredi 22 mai 2013
popularité : 17%

WOERTH, vous avez dit WOERTH ? Encore lui ? Non, WERT : W-E-R-T. Mais le ministre de l’Education espagnol, puisque c’est son nom, est en train de se faire une côte de popularité digne de son quasi-homonyme français. Il faut dire que la loi qu’il défend, au nom du gouvernement de droite ( PP , Partido Popular) de Mariano Rajoy n’est pas une mesurette : cette auto-proclamée « Loi organique d’amélioration de l’Education » ( LOMCE) heurte de pleins fouets la communauté éducative. Enseignants, parents, étudiants , tous se sont mobilisés en masse pour protester contre ce projet à la fois réactionnaire et néo-libéral. Explication des principaux points qui fâchent ( évidemment, toute ressemblance avec des faits réels s’étant déroulé dans d’autres pays serait totalement fortuite) : JPEG - 7.9 ko José Ignacio WERT, ministre de l’Education et de la Culture

L’élaboration de la Loi WERT : le ministre a présenté son projet devant les Communautés autonomes sans aucune concertation préalable, et donc sans la moindre recherche de consensus ou tout du moins de compromis. Si tractations il y a eu, les influences semblent venir plutôt de l’Eglise catholique pour les articles les plus rétrogrades, et des milieux d’affaires pour ceux favorables à une école plus ouverte aux entreprises, plus autonome. Cette double-influence, qui renvoie à l’identité de la droite espagnole ( et à la droite en général !), est du coup synonyme de contradictions entre la nostalgie d’un passé scolaire révolu, et les aspirations à un « modernisme » décomplexé.

La philosophie de la loi : alors que la loi actuelle, votée sous le gouvernement Zapatero, avait un accent social-démocrate bon teint ( le but de l’Education étant de transmettre des valeurs, mais aussi d’apprendre à respecter les différences, de former des citoyens libres et critiques), la nouvelle LOMCE affiche clairement son goût pour la compétition économique internationale. Il faut désormais former des citoyens employables, compétitifs, capables d’affronter les « défis du futur » et d’assurer la croissance économique. Paf ! 1-0 pour les néo-libéraux.

Qui fait partie du « Système éducatif espagnol » ? Et bien d’après la loi, tout un tas de structures, mais pas par exemple les parents...alors que les « agents privés », si ! Le Système est formé de la « conjonction » des « agents, publics ou privés » qui régulent, financent l’offre d’éducation. C’est au moins la reconnaissance du rôle du privé dans l’école espagnole, pour certaines mauvaises langues c’est un pas supplémentaire vers de nouvelles privatisations. Vlan !Et un deuxième point pour les néo-libéraux !

Education civique : l’Eglise revient au score. Le gouvernement de Zapatero avait lancé des cours d’Education à la citoyenneté, qui pouvaient se dérouler en lieu et place des cours religieux. Pas d’attaque frontale de l’Eglise, mais les conséquences ne se sont pas fait attendre : l’Espagne, qui comme les autres s’éloigne des pratiques religieuses, envoyait de moins en moins ses enfants à l’équivalent de notre « cathé ». Cette nouvelle matière n’aura tenu que 6 ans, puisque la voilà tout simplement supprimée. Elle est remplacé par le cours de Religion ainsi que le nouveau cours de « Valeurs culturelles et sociales », qui fleure le progressisme à plein nez. Quand vous saurez que ces 2 modifications étaient demandées par la Conférences des évêques espagnols, vous ne pourrez que le reconnaître : 2-1, les réacs reviennent dans la partie...

Quand la séparation filles/garçons n’est pas une discrimination... La loi actuelle permettait aux collectivités locales de retirer leur agrément aux établissements qui proposaient un enseignement séparé suivant le sexe des élèves, considérant qu’il s’agissait d’une discrimination. La nouvelle loi affirme tout simplement le contraire, et les familles qui choisissent une éducation séparée ( dans un établissement privé) ne doivent pas être désavantagées. Belle égalisation côté réac’, mais le match est loin d’être fini.

Sélection, esprit de compétition...qui perd gagne ? Plusieurs articles renforcent les inégalités entre élèves et entre établissements. Il est prévu par exemple d’augmenter les subventions aux centres qui se spécialisent, qui visent « l’excellence », qui ont des projets novateurs ( par exemple dans le numérique, très tendance) , la sélection à l’Université est renforcée, double-peine puisque les droits d’inscription ont explosé. Les étudiants espagnols, qui connaissaient il y a peu encore une situation semblable à celle de la France, doivent désormais s’endetter comme aux Etats-Unis, ou être de famille aisée , pour financer leurs études. Au niveau des établissements scolaires, les évaluations qui existaient en interne, seront maintenant rendues publiques par l’Administration avec un classement, les résultats devant tenir compte du « contexte » de chaque établissement...mais il s’agit bien d’une mise en concurrence des écoles. Comment hausser le niveau de qualification des élèves si on renforce la sélection ? On voit que les velléités utilitaristes des néo-libéraux n’ont pas complètement vaincu les charmes aristocratiques discrets de la sélection sociale. Donc, pas d’avantage marqué.

Des profs précaires dans des classes surchargées...c’est sûr, ça va marcher ! La nouvelle loi permet d’augmenter de 10 % le ratio d’élèves par enseignant. Et les établissements pourront embaucher des personnes sans concours ni formation, comme cela se fait déjà sur Madrid pour les langues ( selon le principe « Tu es américaine ? Alors tu dois savoir enseigner l’anglais ! »). Davantage d’élèves pour des profs pas préparés, ça sent le cocktail détonnant, mais ça sent surtout les économies, non ? 3-2, les néo-libéraux repassent devant !

Pour la direction, on veut des vrais pros. Le fonctionnement d’une école française heurterait sans doute les conceptions démocratiques d’un enseignant espagnol. Dans le primaire espagnol, ce sont les professeurs qui choisissent le directeur par une élection, où l’Administration n’a qu’un faible poids. Renversement de la tendance avec la LOMCE de Wert : les directeurs doivent suivre une formation, obtenir l’agrément du ministère et être choisis par l’Administration. Ils auront de l’autonomie à proportion de leur efficacité dans la gestion et de leurs résultats aux évaluations. Ils deviennent aussi directeurs des ressources humaines, avec pouvoir d’embaucher ( et de ne pas réembaucher !). De manière générale, la Communauté éducative n’a plus qu’une voix « consultative » ; les écoles vont donc avoir un fonctionnement beaucoup moins démocratique. Goût pour le retour le l’autorité ? poussée du management moderne ?...réacs et néo-libéraux se retrouvent en tout cas sur ce point.

L’autonomie en question. Autre particularité du système éducatif espagnol par rapport au nôtre : il laisse beaucoup de latitudes aux différentes Communautés autonomes, spécialement celles qui ont une « co-langue officielle », comme la Catalogne ou le Pays Basque. Pas seulement une liberté pédagogique dans les méthodes, mais des libertés dans les contenus disciplinaires. La nouvelle loi prévoit d’augmenter de 10 % le pourcentage de contenus du programme scolaire définis par l’Etat fédéral ( 65 % pour les Communautés avec « co-langue », 75 % pour les autres Communautés). Cela veut dire que, même pour l’Andalousie, qui n’a pas de langue régionale propre, ¼ du programme est sous la responsabilité du gouvernement autonome andalou : les élèves de Séville vont étudier en Histoire par exemple des notions spécifiques à leur région. Inimaginable en France ! Alors que la défense d’un système unifié est traditionnellement en France le fait des mouvements de gauche, au nom de l’égalité, en Espagne les syndicats de gauche s’opposent à cette centralisation, qu’ils assimilent à une perte de liberté, d’autonomie, à une acculturation ( et ce terme réveille de vieilles haines contre Franco, symbole de la centralisation autoritaire). Ou comment ce qui est de droite en France devient de gauche de l’autre côté des Pyrénées...C’est donc que la véritable autonomie, et la véritable égalité, ne dépendent pas simplement de l’échelle de décision ( l’Etat, la région, la ville) mais sans doute du mode de décision... Il reste un point certain : le regain du castillan dans les programmes ( contre les autres langues régionales) implique des ruptures dans le système éducatif, car une collectivité locale devra offrir aux familles désireuses un enseignement majoritairement en castillan – et si ce n’est pas le cas dans une école publique, la collectivité locale devra par conséquent subventionner l’inscription de l’élève dans une école privée...Donc bel effort des nostalgiques de Franco, mais avantage des tenants du « tout marché » sur le fil.

Une contre-réforme traversée d’inspirations contradictoires et difficiles à conjuguer , certes, mais qui toutes s’attaquent brutalement au service public d’Education. La population ne s’y est pas trompée,et plutôt que de départager les réacs et les ravis de la libéralisation, elle a défendu en bloc son école publique, notamment par de grandes manifestations ( dont les fameuses marées vertes) , ces mouvements massifs parvenant à rassembler des syndicats pourtant aussi éclatés qu’en France...Reste à voir si le gouvernement ira au bout de sa démarche ( et de son impopularité !), en promulguant et en appliquant cette loi.

JPEG - 1.4 Mo manifestation contre la loi WERT à Séville ( mai 2013)


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